LE CHIEN
Le chien d’Ulysse s’appelle Argo. Image d’une fidélité qui n’a rien à envier à celle de Pénélope, l’épouse qui, pendant vingt ans, repousse, à coups de tapisserie composée de jour, défaite de nuit, les avances des prétendants, Argo meurt de bonheur en revoyant son maître en train de rentrer enfin au port et de retrouver Ithaque après tant d’aventures sur la mer couleur de vin. Si le cheval est la plus noble de toutes les conquêtes de l’homme, le chien est son compagnon le plus fidèle. La journée terminée, le cheval, si élégant, un peu sot, est relégué à l’écurie. Le chien, malin, la queue en liesse, accompagne son maître jusqu’au cœur de la maison où il joue avec les enfants avant de se coucher de tout son long ou en rond pour rêver et dormir.
Le chien accompagne tous les jours, et pendant toute la journée, le chasseur, le rentier, la baronne, le fermier, le braconnier, le garde-chasse, sans oublier l’aveugle dont il est la canne et le salut. Le chien a une vocation de secouriste et d’infirmier. Il lèche les plaies de Job sur son fumier, il rapporte dans sa gueule le journal du grabataire, il console la veuve inconsolable et le retraité privé de son bureau et de son téléphone, qu’il maudissait chaque jour au temps de sa vigueur. Quand il a les yeux bleus, il emporte souvent sur la neige des traîneaux chargés de vivres, de couvertures, de médicaments et d’alcool. Il lui arrive de porter au cou une petite bouteille de rhum, chargée de redonner espoir aux voyageurs égarés dans les neiges à partir de trois mille ou trois mille cinq cents mètres d’altitude. Quand son maître rend l’âme à Dieu, le chien aboie à la mort.
Le chien est, avec le cheval, le plus divers de tous les animaux. D’une araignée, d’un hippopotame, d’un pinson, d’une limande, d’un hérisson aussi, il est permis d’assurer qu’ils font toujours la même chose. Ou presque toujours la même chose. Entre un lévrier afghan, un bichon frisé de boudoir promené dans les rues de Neuilly par une dame blonde déjà âgée ou par un gigolo – les deux cas se rencontrent –, un bouvier des Flandres gardien de bétail ou d’enfants, un chihuahua très précieux et très laid et un chien policier à qui le préfet de police, cave canem, va remettre une médaille pour sa conduite courageuse, les différences sont si grandes qu’on finit par se demander si le même nom de chien peut couvrir des allures si variées et des aspects si opposés. Le chien des Baskerville n’a pas grand-chose à voir avec le chien de salon qui apparaît sur les portraits de cour de Van Dyck ou de la fin du XVIIIe siècle, ni avec le chien de pierre ou de marbre qui figure ici ou là au pied des gisants du gothique flamboyant.
Le chien, par la force des choses, inspire moins les sculpteurs que le cheval : il a beau être utile, féroce, mignon, fidèle, il est trop familier et trop peu solennel pour faire noble figure auprès de la postérité. Courant après les lièvres, les faisans, les canards sauvages, les sangliers et les cerfs, il prend sa revanche dans les scènes de chasse des Desportes et des Oudry, dans le tableau de Jacopo Bassano, au Louvre, qui représente deux chiens se reposant près d’un tronc d’arbre, dans le Lavement des pieds du Tintoret, au Prado. Mais, plus que les chiens de chasse à courre ou de cour, c’est un chien frappé par l’illumination mystique qui mérite de figurer dans une histoire du tout, quelque brève qu’elle puisse être, et de passer ainsi, à supposer qu’il ne l’ait pas déjà conquise par ses propres moyens, à l’immortalité.
Vous vous promenez à Venise. Vous avez déjà visité la basilique Saint-Marc, le palais des Doges, San Zanipolo avec le monument élevé à la mémoire de Marcantonio Bragadin, défenseur malheureux de Famagouste, écorché par les Turcs, la Douane de mer, évidemment, l’Académie où vous avez admiré Le Repas chez Lévi de Véronèse, La Tempête de Giorgione, les scènes de rue, ou plutôt de canal, de Gentile Bellini, La Légende de sainte Ursule de Carpaccio. Vous vous êtes dévissé le cou pour essayer d’apercevoir, au plafond de San Sebastiano, entre les Zattere et l’Angelo Raffaele, appelé par les Vénitiens Anzolo Rafael, le chien blanc vu de dos que Véronèse a assis au pied du trône où Assuérus, c’est-à-dire Xerxès, après avoir chassé Vasthy, est en train de couronner une Esther chargée de bijoux. Vous vous proposez, un peu las, d’aller voir l’une ou l’autre des fameuses Scuole, associations de bienfaisance et d’entraide toujours flanquées d’une chapelle et parfois d’un hospice. Certaines de ces confréries se chargeaient d’instruire – quelles délices ! – les jeunes filles pauvres ou abandonnées, et Jean-Jacques Rousseau, qui, en prévision de l’avenir, élevait d’ailleurs à Venise, en demi avec un acolyte en proie aux mêmes fantasmes, une enfant de dix ou onze ans dont la figure promettait, nous raconte qu’il assista avec bonheur à un des concerts de rêve que des élèves masquées donnaient de son temps à la société vénitienne. Vous décidez de laisser de côté, pour le moment, la Scuola dei Carmini au bout du campo Santa Margherita et la Scuola di San Rocco où figure, magnifique et terrible, l’immense Crucifixion du Tintoret et vous vous dirigez, entre l’église San Zaccaria à la façade Renaissance flanquée d’un campanile byzantin et l’Arsenal gardé par ses quatre lions grecs, vers la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni dont nous avons déjà parlé à propos du cheval de Saint Georges.
La Scuola recueillait, vers la fin du XVe siècle, les vieux matelots dalmates soumis à la Sérénissime et à qui les Vénitiens avaient donné le nom d’Esclavons, Schiavoni. Vous entrez. À gauche, le cycle de saint Georges, avec le saint mythique – sur son cheval, en train de l’emporter sur le dragon. À droite, le cycle de saint Jérôme, avec les moines, effarés, qui fuient devant un lion dans un grand envol de manches et de robes noir et blanc. À l’extrême droite de la droite, à côté de la porte, figure une peinture qui représente, non plus saint Jérôme lui-même, mais saint Augustin à qui une lumière divine qui pénètre par la fenêtre de son oratoire presque flamand annonce la mort de saint Jérôme. Et inutile de m’écrire pour m’assurer que je me trompe et qu’il s’agit de saint Jérôme : je m’égare, je le sais, plus souvent que de raison et j’en demande d’avance pardon à mon lecteur, mais, sur ce point au moins, je sais ce que je dis. Aux pieds de saint Augustin est assis sur son derrière une sorte de caniche blanc aux oreilles pointues qui regarde la scène médusé et qui partage à ras de terre l’illumination mystique en train de frapper son maître. C’est le plus charmant de tous les portraits de chien dont vous puissiez rêver. Quelque chose de divin soulève au-dessus de lui-même le seul animal qu’une vague mystique ait jamais emporté.
Les chiens mystiques sont rares. Le chien de Carpaccio est unique en son genre. Les chiens de tous les jours pissent en levant la patte et se livrent devant leur maîtresse à des comédies familières pour obtenir un morceau de sucre. Le chien fait le beau, il chasse, il garde, il rapporte, il surveille, il est d’arrêt ou de compagnie, de faïence ou de ma chienne, et tantôt de fusil et tantôt andalou. Dans le cycle en vingt-sept volumes des Hommes de bonne volonté qui constitue, à lui tout seul, une sorte d’histoire du tout et où figurent des libraires, des assassins, des normaliens, des marchandes de fleurs, des hommes d’affaires, des ministres, des écrivains et des prêtres, Jules Romains prend garde d’oublier le plus fidèle, et peut-être le seul fidèle, des compagnons de l’homme : le chien des Saint-Papoul et de Mlle Bernardine, leur fille, porte le nom de Macaire.